Consultant en intelligence économique : le dernier-né des « métiers à la con » ?

Démocratisée récemment dans les entreprises, l’intelligence économique reste encore envisagée par de nombreux néophytes comme un simple effet de mode. Ces nouveaux métiers constitueraient le dernier avatar de ces « boulots inutiles », vilipendés par David Graeber. C’est oublier qu’elle répond à un besoin ancien des structures économiques et étatiques.

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Crédit : D. R.

« C’est comme si quelqu’un inventait tout un tas d’emplois inutiles pour continuer à nous faire travailler. » La sentence se veut définitive. Le juge ? Il s’agit de David Graeber qui a jeté un pavé dans la mare en publiant un court essai controversé(1) sur les bullshit jobs (boulots à la con).  Professeur à la prestigieuse London School of Economics, cette figure tutélaire d’Occupy Wall Street a semblé viser juste au vu du retentissement mondial rencontré par son essai.

Reprenant les prévisions de Keynes qui estimaient (en moyenne) à 15 heures la semaine de travail à l’horizon 2030 au vu de l’accroissement de la productivité. Or cette prédiction ne s’est pas réalisée. L’explication de Graeber est simple et provocante : la création par le système capitaliste(2) d’emplois inutiles qui auraient absorbé les gains de productivité, facteurs de l’abaissement du temps de travail. De nombreux métiers liés aux services (financiers, ressources humaines et la mercatique notamment) n’auraient ainsi d’autres finalités que d’occuper la population active.

La notion de métier… selon Platon

La finalité de l’intelligence économique reste incomprise par de nombreuses entreprises. Métier à forte intensité intellectuelle, l’engouement actuel pour la discipline s’expliquerait par l’attrait de la nouveauté.  Sauf qu’elle répond à un besoin qui a toujours existé mais exprimé sous d’autres formes.  La connaissance de son environnement, des parties prenantes, la manière d’influer sur le cours des événements sont autant de nécessités inhérentes aux organisations.

Si l’entreprise semble s’y convertir depuis une dizaine d’années, elle ne fait que suivre un principe économique que Platon(3) désignait comme fondateur de la notion de métier : le processus de spécialisation. Soumis à une hausse considérable du volume de l’information, l’entreprise a saisi la nécessité d’industrialiser les processus liés à l’information. La mondialisation et la généralisation d’Internet obligent à un coûteux processus de sélection de l’information. Le recours à des spécialistes est une des conséquences directes de cette prise de conscience. Dans un univers aux moyens de communication limités, la recherche individuelle et les réseaux interpersonnels suffisaient. Désormais, la maîtrise de l’information implique une spécialisation poussée des acteurs. Et donc par le risque de voir son travail rejeté par le néophyte qui l’assimile à un emploi inutile.

AC (consultant junior en IE et chargé d’études à Lille’s Agency)

Crédit photo : Pexels

(1)David Graeber, On the Phenomenon of Bullshit Jobs (publié le 17/08/2013 sur le site Strike Magazine)
(2)Graeber se définit comme un anarchiste. Il rejoint en partie les altermondialistes sur le caractère aliénant et vide de sens du capitalisme vu comme un système d’organisation de la société et non pas seulement comme un mode d’organisation de la production.
(3)La République, Livre IV

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Une réflexion sur “Consultant en intelligence économique : le dernier-né des « métiers à la con » ?

  1. Medriadec dit :

    Il me semble qu’il faut distinguer le
    « Métier » d’ingénierie informationnelle ou encore génie informationnel de ses applications diverses et variées comme l’intelligence marché, technologique, juridique, societale, data, stratégique, tactique, sûreté and so on. Toutes ces déclinaisons utilisent peu ou prou des techniques et méthodologies communes, mais les clients ne sont pas les mêmes, ni les domaines d’activité.
    Ceci nécessite l’apprentissage d’un socle commun, et des spécialisations qui impliquent de se vendre sur le marché de l’emploi de manière différente : consultant en IE par conséquent n’existe pas, et est peut etre un boulot « a la con » 😉

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