Le chargé de veille face à la mort (de ses outils)

Il est neuf heures du matin. La plupart des travailleurs sont déjà au bureau. Pas le chargé de veille. Comme trop souvent, il est endeuillé, et se demande si la vie a encore un sens.

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Enroulé dans ses couvertures, la bouche pâteuse et le crâne douloureux, il n’a pas dormi. Sa nuit, il l’a passée dans son salon – qui fait également office de cuisine et de salle de bain, nous parlons d’un chargé de veille – à boire du mauvais whisky en proférant des insanités. En cause ? La fermeture de son troisième agrégateur en six mois.
Confronté en permanence aux regards dubitatifs s’interrogeant sur son utilité, voire son identité, le chargé de veille est souvent condamné à jongler, avec un peu d’amateurisme et beaucoup de débrouillardise, entre des outils gratuits plus ou moins performants.

Sa dernière demande – 100 euros par an pour un convertisseur HTLM2RSS – s’est heurtée à un lapidaire « Vous êtes qui déjà ? » de la part de son supérieur immédiat. Craignant que le malotru n’enchaîne avec un « Et c’est quoi exactement un chargé de veille ? » ravageur, notre héros dû battre en retraite, invoquant en balbutiant une « alerte hyper importante venant d’arriver en push ». Penaud, il avait fait contre mauvaise fortune bon cœur en souscrivant à sa 43e offre d’essai d’affilée pour le convertisseur en question.

Toujours les meilleurs qui partent en premier…

Le travail de notre chargé de veille repose en fait sur un agrégat fantastiquement complexe d’outils gratuits, un entrelacement de plateformes et autres applications dont l’illisibilité ferait pâlir d’envie un avocat fiscaliste. De ce capharnaüm organisationnel, il retire une certaine fierté. C’est une ode permanente à son sens de l’improvisation, et un défi constant adressé au bon sens. Et, enfin, il fonctionne. Il fonctionne même bien. Mais cet édifice grotesque repose sur des bases fragiles. La gratuité des outils utilisés, pour accordée qu’elle soit avec le budget alloué à notre héros, va malheureusement de pair avec une propension gênante de ceux-ci à fermer sans crier gare.
Ainsi, tout chargé de veille digne de ce nom a la gorge qui se serre au souvenir de la mort de Yahoo Pipes. Notre protagoniste, alors jeune stagiaire dans le service « veille stratégique » d’une quelconque multinationale, est encore hanté par les cris de ses collègues. « Pourquoi ? Pourquoooooi ? » hurlait son responsable en brûlant une photo de Marissa Mayer. Lui-même avait été promu suite à la disparition de son prédécesseur, parti dans une folle quête visant à ramener Google Reader d’entre les morts. « Un truc aussi bon ne peut pas disparaître comme ça ! » avait-il clamé le jour de son départ, les bras chargés d’actions AltaVista et de cartes Digimon. Mais revenons à notre héros.
Celui-ci, finalement, a trouvé le courage de sortir de chez lui. Les yeux rougis, il s’installe à son bureau. Après tout, ce n’est pas la première fois que cela lui arrive. A chaque fois, il a su s’adapter : un nouvel outil, une méthode plus adaptée à ceux restant à disposition, les solutions ne manquent pas. « Allons ! L’information est toujours là après tout », se dit-il en ouvrant sa boîte mail. Mais très vite, son regard se fige :

Kimono

Capture d’écran de la boîte mail de l’auteur

Antoine Sieurac

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